"Au nom de la Justice"
The Handmaid's Tale, saison 7. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
Pour être honnête, j’avais prévu un tout autre sujet cette semaine.
Mais je n’ai pas pu penser à autre chose. Je n’ai pas été capable d’être inspirée par quoi que ce soit d’autre que ce qui se passe actuellement. Enfin, “actuellement”, depuis des années en vérité.
Je crois qu’on ne peut pas oublier le premier visage qu’on voit sur une affiche, juste avant de demander à sa mère…
“C’est qui, elle ? Pourquoi il y a sa photo dans la boulangerie ?”
J’avais 11 ans, et elle s’appelait Estelle. Estelle Mouzin. Nous sommes en 2003 et nous avions presque le même âge cette année-là. J’ai croisé son regard sur papier pendant des mois aux quatre coins de la ville, avant qu’il ne se fasse de plus en plus rare, jusqu’à disparaître totalement.
Je me souviens encore des explications données par ma mère.
“Dans la nature, il y a des hommes dérangés qui enlèvent des petites filles, qui les violent et qui les tuent. C’est pour ça que je ne veux pas que tu te déplaces toute seule. Tu attends dans la cour de l’école que je vienne te chercher. Si un jour quelqu’un que tu ne connais pas te dit qu’il vient de ma part, tu ne le crois pas, tu ne le suis pas. Si un jour, un adulte que tu ne connais pas te propose de te donner des bonbons, de t’emmener quelque part et de monter dans sa voiture, tu ne le suis pas.”
J’ai entendu ces phrases 1000 fois. Nous sommes en 2026, j’ai 34 ans, et je les entends encore.
Normal, j’ai grandi dans les années 2000. Les réseaux sociaux n’existaient pas, et les quelques cas (assez nombreux en réalité) de disparition d’enfants, souvent des filles, se répandaient aux informations et sous forme d’affiches placardées dans la France entière. Où que nous allions, nous voyions leurs visages, qui resteraient, pour la plupart, désormais inanimés pour toujours.
Et ça préoccupait beaucoup ma mère.
Ce qui, avec le recul, a dû m’épargner un bon nombre de situations dangereuses, mais qui m’a aussi fait comprendre extrêmement jeune que pour une certaine partie de la population, j’étais une proie.
Et je n’ai jamais cessé de l’être en vérité, comme des millions de femmes, comme des millions d’enfants.
Enfant, je faisais régulièrement des cauchemars très réalistes où un homme m’enlevait, me violait et me tuait. Je me réveillais toujours avant la troisième étape. Ces “rêves” plus que réguliers ont fini d’ancrer le danger dans ma tête. J’ai encore des réflexes de survie à ce jour qui ne trompent pas.
À cette époque-là, on n’en était pas encore à parler des adultes proches de l’enfant. La menace semblait presque toujours inconnue, à l’image des grands prédateurs sexuels qui sévissaient en France et en Belgique. Depuis, la société a reconnu que le danger peut venir de beaucoup moins loin : dans une grande partie des cas, il vient même d’une personne de “confiance”.
Et c’est exactement la même chose pour les viols infligés aux femmes adultes. Évidemment qu’il y a toujours une possibilité de se faire agresser sexuellement avec violence par un inconnu dans un parking. Mais ce n’est pas la plus répandue. Non, la plus répandue a un prénom, un sourire et la plupart du temps, un phrasé rassurant. Enfin, au début.
Depuis des années, des mois, des semaines, l’étau se resserre. Constater les chiffres et écouter les actualités devient difficile à digérer. Notamment, l’affaire visant Patrick Bruel qui donne littéralement envie de vomir, où il a fallu qu’une trentaine de femmes qui ne se connaissent pas aient le courage de parler pour qu’il soit envisagé une simple garde à vue de 48 heures. Affaire où l’on a pu entendre des dingueries comme “mais vous croyez vraiment qu’il a besoin de forcer qui que ce soit ?”, ou encore “mais enfin, la présomption d’innocence jusqu’à ce qu’on prouve le contraire”.
Tiens, parlons-en de celle-ci parce que je ne peux plus me la voir.
Le magistrat Édouard Durand, juge des enfants et ancien président de la Ciivise, disait il y a quelques jours au micro de France Inter une phrase très juste que tout le monde devrait assimiler :
“La présomption d'innocence n'a jamais été conçue pour créer un système d'impunité des agresseurs.”
C’est pourtant totalement ce qui a fini par arriver.
Il a fallu un énième cas, celui de Lyhanna, pour que la colère gronde encore plus fort. La colère des femmes, surtout. Puisqu’il a été bien observé que lors des différentes manifestations en France ayant eu lieu ce lundi 8 juin, peu d’hommes étaient présents.
Et pourtant, ils auraient dû. Car nous avons besoin du soutien de ceux qui ne cautionnent plus. C’est un combat humaniste désormais, et il est temps de le prouver.
Énième débat dans lequel il m’est de plus en plus difficile de ne pas passer pour la misandre de service où je m’entends dire une fois de plus : “Pas tous les hommes, mais que des hommes”.
Ne vous méprenez pas, je ne mélange pas tout. Il y a bien cet élément en commun avec tout ce qui débloque complètement dans la société actuelle. Et la véritable fautive, c’est cette Justice qu’on ne reconnaît pas, qu’on ne reconnaît plus.
Quand j’étais gamine, on enseignait l’Education Civique dans les écoles et les collèges. Je ne sais pas si c’est toujours d’actualité de nos jours.
Je me souviens y avoir appris le rôle de la Justice, celle qui, dans une véritable utopie, protège l’innocent.e et punit le/la coupable. Où est-elle ? Quelqu’un le sait ?
Gérald Darmanin, lors de ses excuses nationales sur le plateau de TF1 le 5 juin dernier, a révélé qu’il existe plus de 70 000 dossiers de plainte pour vss sur des mineurs non traités en France à ce jour. Et, se dépêchant d’annoncer qu’ils seront pris en charge avant le 14 juillet (mais bien sûr), a oublié d’être outré et honteux comme il aurait dû l’être, du nombre seul. Nombre qui ne contient pas les dépôts de plainte de vss infligés également aux femmes, qui n’osent même plus se déplacer dans les commissariats pour signaler leur agresseur, tellement il est de notoriété publique qu’elles ne seront pas entendues.
“L'institution judiciaire n'a pas su protéger cette petite fille. […] J'en tirerai toutes les conséquences. Et au nom de la Justice, comme ministre, je voudrais présenter mes excuses à cette famille, et aux Français.”
Mais Gérald, tu n’as pas démissionné de ton poste, tu n’as tiré aucune conséquence. Tu as été visé par une plainte pour viol concernant des faits remontant à 2009, et tu es aujourd’hui ministre de la Justice. Ce fait seul transforme l’institution judiciaire, que tu représentes, en une vaste comédie.
En France, il n’y a pas de justice pour certaines catégories de la population.
La Justice Française a ton visage Gérald, celui d’un homme blanc privilégié. Et ce n’était pourtant pas son rôle au départ. La Justice n’est pas censée avoir un visage si ce n’est celui de tout le monde.
Tu m’étonnes que les agresseurs se sentent tranquilles d’agresser, ils ne sont même pas convoqués en garde à vue. À l’inverse d’Andréa Bescond qui s’est fait enfermer pour avoir manifesté pacifiquement Place Vendôme, avant de révéler sur son compte Instagram avoir “passé la nuit en cellule avec des jeunes filles adorables” qui étaient là pour vol de sushi et d’objets à la Samaritaine.
Lunaire : en cellule illico presto pour des vols de sushi, mais un viol et un assassinat tu restes dehors ?
Il y aurait tellement de choses à dire, à hurler, à crier. Et tellement de manières de justifier pourquoi les femmes souhaitent de moins en moins faire des enfants. Même si la réponse est personnelle et multifactorielle, on ne peut pas nier que créer une nouvelle vie dans un monde pareil, ça mérite réflexion. Ça mérite d’être sûr d’avoir les moyens de protéger ces petites personnes d’un nombre incalculable de menaces, puisque rien ne les protègera plus.
Lorsque j’ai visionné les multiples vidéos des manifestations d’hier soir, je n’ai pas pu m’empêcher de faire l’analogie avec la série The Handmaid’s Tale que j’ai regardée pour la première fois l’année dernière.
J’ai été profondément tendue tout au long des six saisons. Non pas parce que le sujet était dur, mais parce que je l’ai trouvée beaucoup trop réaliste sur de nombreux points. La religion et les costumes dégueulasses en moins. Mais sur le fond, nous assistons à une société dirigée par des hommes, pour les hommes, et tout ce qui se trouve autour reste anecdotique et négligé.
Parfois, j’essaie d’imaginer à quoi ressemblerait le monde avec des femmes au pouvoir (et pas celles qui copient les manières masculines, je vous vois venir). Est-ce qu’il y aurait autant de violence, d’insécurité, de guerres ? J’ai envie de vous dire “laissez-moi en douter” mais on sait tous qu’on n’aura jamais la réponse. Ou alors, on ne sera plus là pour le voir de nos propres yeux.
Et pendant ce temps-là, il existe encore des hommes sur internet qui trouvent le moyen de remettre la faute du laxisme judiciaire français sur le taux trop élevé de femmes dans la magistrature française.
Je vous laisse je vais gerber tout en pensant à la seule solution envisageable à l’heure actuelle pour tenter de rétablir une certaine égalité : c’est à dire leur laisser leur bite, et s’occuper de ramener le couteau.
Métaphoriquement, bien sûr.
“Au nom de la Justice”.




❤️
👏👏