Une autre fois
Voici le récit du jour où j’ai renoncé à quelqu’un que j’étais prête à aimer et où l’univers m'a mise à l'épreuve. Spoiler : j’ai cassé la matrice.
Quand le scénario a voulu se rejouer, quelque chose en moi a dit « stop » avant même que je comprenne ce qui se passait.
Je pourrais vous dire que cette histoire a commencé avec légèreté, douceur et malice mais pour être honnête, tout a basculé en moi dès qu’il est apparu dans mon champ de vision.
C’était donc lui : la tête à claque, la grande gueule, l’incompris dont j’avais souvent entendu parler. Contrairement à mes amies, nos chemins ne s’étaient jamais croisés jusqu’ici. Coup du sort ou coup de poker, tout le monde en avait l’air ravi tant nos profils compliqués se ressemblaient, à une époque où l’agressivité naturelle était mon dialecte favori.
Malgré l’apaisement qui s’est emparé de moi ces dernières années, il n’a pourtant suffi que de quelques mots pour que je sente, au creux du ventre, l’envie de partir au front, appelée par un défi invisible que j’ai reconnu instantanément. Le jeu était enivrant, sans limite. Le joueur, quant à lui, paraissait plus complexe que mes adversaires précédents. Son énergie était rare. La mienne l’a perçue sans hésiter.
Je l’ai immédiatement trouvé magnétique. Pas pour ce qu’il montrait, mais pour ce qu’il était réellement. Son regard était sombre mais ses yeux emprisonnaient une lumière douce et diffuse, de celles qui racontent sans se livrer. Dès que je l’ai aperçue, il m’a été parfaitement impossible de m’en détourner. Et ce, même si le reste du monde ne voyait qu’un masque social bruyant, arrogant et un peu lourd, exact opposé de ce qu’il tenait à protéger, à tout prix.
Quasiment deux mois. C’est le temps passé ensemble… et le temps nécessaire pour que la situation glisse vers ce que j’avais prédit dès le départ :
« Cette histoire sera épique ou nucléaire, sans entre-deux ».
Et rien, absolument rien, n’a cherché à me contredire.
Tout s’est enchaîné avec une fluidité presque insultante : les discussions et les silences qui en disent trop, la complicité instinctive mais désaccordée, les blagues et les tensions, les nuits où l’on croit comprendre l’autre et celles où l’on réalise qu’on a peut-être rien compris du tout.
C’était une histoire qui avançait vite, portée par un étrange mélange d’intimité et de vertige, le genre de relation qui ne promet rien mais qui laisse croire qu’elle pourrait être « Tout ».
Mais elle s’est arrêtée là.
Pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas vu la claque arriver. De la même manière qu’avant notre rencontre, je m’attendais à tout sauf à lui ; ce soir-là, je m’attendais à tout, sauf à ÇA.
Red pill, etc.
Allez, j’arrête de me prendre pour Jane Austen1, je vous promets que la suite vaut le détour.
C’est donc au mauvais moment, et au mauvais endroit que j’ai arrêté de rêver pour finalement ouvrir les yeux. À ce stade, ils étaient même complètement exorbités.
Mes principes en amour sont simples : honnêteté, respect, loyauté. Si t’en loupes un seul, tu perds les trois. C’était sans compter son talent pour faire des strikes.
La trahison a été d’une violence sans nom, le genre de choc émotionnel tellement fort que la seule chose que vous pouvez entendre, c’est le biiiiiip continu de votre coeur qui semble être en train de crever.
Non pas parce que l’amour était profond - peut-on réellement parler d’amour au bout de deux mois ? - mais parce que la douleur était étrangement familière, rappelant l’instant précis où je l’avais ressentie pour la première fois.
J’avais dix-neuf ans, avec l’impression que mon monde entier s’écroulait. Aujourd’hui encore, j’associe cette période à une mort émotionnelle, socle absolu de ce que j’étais destinée à devenir.
Quatorze ans plus tard, la sensation n’avait pas changé. Recroquevillée dans ma robe jaune plaquette de beurre, c’était comme si cette décennie n’avait jamais existé. Fauchée nette, incapable d’émettre un seul son. Une scène lunaire qui n’aurait jamais dû se produire.
Entourée d’un bouclier humain, que seules les femmes savent ériger lorsqu’une vérité tombe trop violemment sur l’une d’entre elles, la perception que j’avais de moi-même était en complète dissonance avec le traumatisme qui se rejouait en moi.
Puis j’ai repris mes esprits et tenté de comprendre. Sur le moment, j’ignorais encore que mon port de tête avait déjà changé. Je suis partie au front d’un combat imprévu, sans peur (sans réfléchir surtout), avec une souveraineté que j’ignorais porter. Après coup, on m’a confié que je transpirais la dignité dans une situation qui ne l’appelait pourtant pas, alors qu’intérieurement, je vivais le plus gros foutoir de l’année.
Évidemment, je l’ai quitté. Froidement. Alors que je n’en avais pas envie. Alors que j’aurais pu lui écrire des paragraphes sur ce que je ressentais, sur ce que j’avais perçu de lui, sur l’incompréhension totale qui m’avait envahie, sur mon erreur d’avoir donné plus d’importance à son potentiel qu’à ce qu’il avait décidé, sciemment, de montrer.
Mais j’ai refusé les justifications et les mensonges, sans désir de vengeance.
J’ai laissé ses actes parler. La vérité blesse mieux que n’importe quelle riposte. Certains appellent ça le karma. Pour une fois, il a frappé assez vite pour que je lui donne du crédit.
Cette newsletter n’ayant pas vocation à être un pugilat ou un manifeste de victimisation, vous n’aurez donc pas les détails.
Ce que je peux vous dire en revanche, c’est que quitter une personne qu’on n’a pas envie de quitter et le faire aussi naturellement, est à la fois difficile et désarmant.
La dignité ne protège pas de la douleur. Quitter quelqu’un pour de bonnes raisons n’annule rien : ni le manque, ni la tristesse, ni le vide qui s’installe alors que le cœur n’a pas encore dit son dernier mot. Mais comme j’en ai définitivement fini avec mon égo de merde, je n’ai pas cherché à jouer les amazones.
Cette fois, j’ai préféré ressentir : le manque, la fin, la déception… et malgré tout, choisir la clarté. Il était le dernier chapitre d’un cycle que je venais, sans le savoir, de refermer.
Parce qu’au milieu du chaos, il y avait pourtant un alignement inattendu : ma valeur intérieure correspondait enfin à ce que j’aspirais à vivre2.
C’est là que j’ai repensé à une citation d’Andrew Carnegie qui m’a profondément marqué et qui disait :
« Tout homme qui acquiert la capacité de prendre pleine possession de son propre esprit peut prendre possession de tout ce à quoi il estime avoir droit. »
J’ai alors compris quelque chose d’évident quand on y repense : ce qui change vraiment ne change jamais dehors, mais dedans.
« Free your mind »
La leçon, je ne l’ai pas comprise tout de suite.
C’était la troisième fois que je croisais le chemin de ce type de personne. Ces relations n’ont eu de beau que ce qu’elles m’ont appris, souvent malgré moi.
Lorsque la première m’a brisée, mon raisonnement ressemblait à quelque chose comme « Mais qu’est ce que j’ai fait pour mériter ça ? ». comme si la douleur était une punition logique.
Après la deuxième, c’était plutôt « Je ne mérite pas ça ». Léger progrès me direz-vous. Je reconnaissais l’injustice, mais je restais dans l’espoir de quelques miettes (un peu comme les pigeons de Paris).
Cette fois-ci, tout était différent. J’ai tout de suite pensé « Je mérite mieux ». Et, pour la première fois, ce n’était pas en réaction à la douleur, c’était un simple constat. J’ai alors compris que je n’avais pas seulement conscience de ma valeur : j’étais enfin prête à l’incarner.
Je ne confonds plus loyauté et sacrifice, amour et dévotion, manque et désir. Il m’a aidée - malgré lui - à approcher de la personne que je suis censée devenir.
Même si ça fait mal. Même si ça laisse un vide. Même si ça implique de partir.
Et c’est pour cette raison que je ne lui souhaite pas de mal. Je lui souhaite plutôt d’apprendre. Comme moi j’ai appris, et comme on apprend tous, parfois à nos dépens.
Nous voulions tous les deux de la loyauté. Lui la réclamait parce qu’il savait que la sienne ne tenait pas. Moi, je n’avais besoin de rien dire : la mienne était déjà indestructible.
Observez la manière dont les gens exigent vos valeurs : elle révèle ce qui les fait trembler. Et n’oubliez jamais : votre mission n’est pas de sauver tout le monde. À vouloir trop aider à se trouver, c’est vous que vous pourriez perdre.
Ça non plus, je ne l’ai pas fait pour une fois. J’ai observé, analysé et compris. Je ne suis pas une sauveuse romantique prête à se sacrifier pour un mec même pas capable de se montrer aussi attentionné que ma meilleure amie (la barre est haute, mais je ne mérite pas moins). Oui, je suis la fille qui court dans un aéroport, mais aussi celle qui s’assoit à côté de toi dans l’avion.
Comprenez-moi bien : si vous devez tendre la main à quelqu’un en qui vous croyez, assurez-vous qu’il saura la garder, même pendant les turbulences.
Alors voilà, vous venez de lire le fruit de trois mois de décantation émotionnelle.
J’ai préféré m’assurer que la leçon était bien acquise et que le test avait été passé avec brio avant d’en parler publiquement.
Et je vous le confirme : quand les émotions retombent, il ne reste que la vérité qu’on n’avait plus le courage d’ignorer.
Celle qui dit, sans détour : ce n’est pas lui que j’ai quitté, c’est la version de moi qui aurait accepté moins que ce que je mérite.
« Une autre fois » avait-il dit.
Eh bien, cette autre fois My dear, c’est aujourd’hui.
Dites-moi que vous aviez remarqué que ma plume n’était pas comme d’habitude ?
Et aussi parce que ma vie professionnelle ne m’a clairement pas laissé le temps de chouiner au fond de mon lit, avouons-le.



